Résistance à la technique

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JARRIGE François, Face au monstre mécanique. Une histoire des résistances à la technique, Radicaux libres, 2009, 168 p.

Le jeune historien François Jarrige propose ici un petit ouvrage bien documenté traitant d’un pan de la réalité sociale que l’histoire officielle a eu tendance à occulter, celle des résistances diverses et répétées au système technique et aux machines. L’angle est uniquement historique et factuel, l’auteur s’abstenant des spéculations philosophiques. C’est pourquoi son livre est plus abordable que bien d’autres parlant du même sujet. Dans l’introduction, Jarrige apporte une précision importante : « La ligne de fracture ne passe pas entre les partisans et les opposants à la technique, mais entre ceux qui en font des outils neutres, et du progrès technique un dogme non questionnable, et ceux qui y détectent un instrument de pouvoir et de domination, un espace où se combinent sans cesse des rapports de force qu’il faut dévoiler » (p. 10), ajoutant plus loin (p. 101) que « l’accusation fréquente d’obscurantisme ou de résistance aveugle au changement n’est bien souvent que l’illustration de la propre ignorance de ceux qui l’énoncent. » Voilà deux mises au point qui permettent d’éviter les malentendus habituels.
L’auteur évoque les « embryons » de critique de la technique dans l’Antiquité, pour en arriver à ses manifestations actuelles, en passant par le Moyen Age et le début des temps modernes. C’est cependant ce qui s’est passé depuis la révolution industrielle qui accapare l’essentiel de ses recherches, comme on s’en doute. Il préfère d’ailleurs parler de machinisme plutôt que de technique, ce second terme recouvrant des réalités très (et trop) différentes, du biface paléolithique à la centrale atomique. Plusieurs périodes sont distinguées. D’abord, une résistance populaire accrue lors des débuts du capitalisme dans la première moitié du 19ème siècle avec, entre autres, en Angleterre, la célèbre révolte des Luddites et autres « briseurs de machines ». Artisans et paysans craignaient – à juste titre – de se retrouver dépossédés de leurs savoir-faire propres et de leur mode de vie. Après 1850, la propagande capitaliste réussit à reprendre le dessus, en identifiant progrès social et essor technique et industriel. S’en prendre intellectuellement au système technique devint irrecevable. Si Hiroshima alerta déjà certaines consciences comme Günther Anders, il fallut attendre les années 1970 pour que la critique argumentée du « système technicien » – pour reprendre la terminologie de Jacques Ellul – revienne à l’avant-plan à l’occasion de la prise de conscience de la crise écologique. On se souviendra par exemple des militants « phobiques de l’atome », qui sont actifs de nos jours dans le « Réseau sortir du nucléaire ». Depuis la seconde moitié des années 1990, un coup d’accélérateur a été donné avec la constitution de groupes radicaux comme les faucheurs volontaires d’OGM, le collectif grenoblois Pièce et main d’œuvre qui lutte contre les nanotechnologies, les objecteurs de croissance qui inscrivent cette critique dans une perspective plus large de changement de paradigme civilisationnel. Un oubli, cependant : le groupe Oblomoff, basé à Paris, qui publie un bulletin et organise des actions d’éclat comme la « fermeture » de la CNIL en 2008. C’est bien peu de chose comparé à la valeur générale de l’ouvrage.

Bernard Legros